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Deux essais pour le prix d’un et pour finir l’année 4 mai 2014

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Pendant que je suis à parler de chocs de civilisation, vous pouvez avec profit lire le dernier essai de Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier (traduction de The World until Yesterday, à croire que quelqu’un qui savait parler anglais et français a été payé pour traduire cette fois-ci), et publié chez Gallimard.
Diamond est … je ne sais pas trop dire quoi, puisqu’il est tout à fois ornithologue, historien, anthopologue, sociologue. Il a étudié certaines sociétés « primitives » de Nouvelle-Guinée, dont il a décrit le fonctionnement et appris les langues. Dans cet essai, il discute de ce que les sociétés traditionnelles peuvent apporter aux sociétés modernes (sur l’éducation des enfants, le règlement des litiges liés à des accidents involontaires, la gestion des personnes âgées). Ce qui rend son analyse particulièrement pertinente est qu’elle ne s’accompagne nullement d’une vision angélique de ces sociétés. Par exemple, il explique parfaitement bien l’insécurité foncières dans laquelle vivent la plupart des Néo-Guinéens « primitifs » (insécurité sanitaire, insécurité alimentaire, insécurité physique liée aux conflits tribaux). Il tort le cou à une idée véhiculée par certains sociologues comme quoi les « guerres tribales » seraient purement symboliques au prétexte qu’elles ne font qu’un ou deux morts ;  sauf que rapportés à la population totale des tribus engagées dans ces guerres, cela fait un pourcentage de décès équivalent à celui de la première guerre mondiale !
La remise en perspective des données chiffrées est d’ailleurs un des points forts des écrit de Diamond. La question du nombre des langues encore vivantes donne le vertige : il y a encore 7000 langues vivantes dans le monde donc … plus de 1000 pour la seule Nouvelle-Guinée, et 110 pour la minuscule nation du Vanuatu (une île du Pacifique), dont la plupart ne sont plus parlées que par moins de quelques milliers de personnes et certaines par moins de 60. Bien sûr, on relève toujours quelques coquilles dans ce genre de liste, puisque Diamond affirme que le Breton est la langue première d’un demi millions de Français, ce qui revient à dire que 1/4 des habitants de la Bretagne ont le Breton pour langue maternelle. Ayant vécu en Bretagne environ 25 ans, je pense avoir rencontré en tout et pour tout deux personnes parlant spontanément breton entre elles (je ne parle pas de la pseudo-langue bretonne forgée de toute pièce et enseignée dans les écoles soi-disant bretonne).

Diamond avait écrit il y a quelques années un livre qui avait fait grand bruit et suscité une polémique, sur les raisons de l’effondrement de civilisations passées, dont, selon lui, la plupart étaient liées à une mauvaise gestion des ressources naturelles. J’étais persuadé d’en avoir déjà parlé sur ce site, mais en cherchant à mettre un lien, je n’en retrouve nulle trace. Il s’agissait du très intéressant essai Effondrement (Collapse), également publié chez Gallimard. J’y ai appris des choses passionnantes sur l’installation et la disparition des colonies viking au Groenland, sur les problèmes d’irragation des Mayas et sur la fin de la civilisation des Moas sur l’ile de Pâques.

Les risques de l’intelligence artificielle sont-ils de la science fiction ? et le danger des extra-terrestres ? 4 mai 2014

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Je vous invite à lire cette tribune cosignée par des physiciens dont la renommée n’a d’égale que l’intelligence (dont Frank Wilczek, prix Nobel de physique pour ses travaux sur l’interaction forte et Stephen Hawking que certains qualifient de plus grand théoricien depuis Einstein), sur le site du journal The Independent (oui, c’est en Anglais, mais cela vous fera le plus grand bien).

Lorsque des scénaristes holywoodiens imaginent que les robots et/ou les ordinateurs prennent le contrôle du monde, on s’amuse ou, plus fréquemment, on s’ennuie ferme, mais de toute façon, on n’y croit pas vraiment. Mais lorsque de pareilles sommités expliquent tout bonnement que les lois de la physique sont parfaitement compatibles avec l’existence d’un calculateur plus performant que le cerveau humain, les choses deviennent subitement beaucoup plus réelles.

Il n’y a pas si longtemps, des physiciens s’étaient demandé s’il était vraiment sérieux d’envoyer au fin fond de l’espace des sondes avec une carte permettant de localiser la Terre. Leur argumentaire était en substance que quand on voit ce que deux civilisations humaines sont capables de se faire l’une à l’autre, il serait plus raisonnable de ne pas inviter des civilisations extra-humaines plus évoluées que nous à venir nous rendre visite. Robert Silverberg, un des auteurs de science fiction les plus novateurs des années 60 et 70 (je me demande s’il y a une seule idée nouvelle en science fiction à l’origine de laquelle il n’est pas d’une façon ou d’une autre) et dont j’ai déjà parlé, a écrit un roman là-dessus, The Alien Years, traduit on ne sait pourquoi par Le Grand Silence et publié chez Flammarion. En gros, les extra-terrestres arrivent, s’installent sans dire bonjour et réduisent les indigènes (nous) en esclavage. On est bien loin des extra-terrestres sympas de Rencontre du troisième type (traduction de Close Encounters,  parfois on se demande qui est payé pour traduire les titres de l’Anglais, à moins que ce ne soit le traducteur automatique de gougeule qui le fasse – il est grand temps de mettre un peu d’intelligence artificielle là-dedans – mais je m’égare) de Spielberg. A la réflexion et au regard du monde tel que nous le connaissons, qu’est-ce qui est le plus crédible ?

Un peu de lecture 5 janvier 2014

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Ma chronique livres est un peu en panne depuis un moment, suite à divers incidents (accouchement de la plus belle fille du monde, accouchement du plus beau programme de BCPST du monde, accouchement des plus beaux cours de BCPST du nouveau programme, aïe ! mes chevilles !). Je vais faire une petit effort pour conseiller quelques livres que j’ai trouvés intéressants.

Tout d’abord, je crois avoir parlé en cours de l’entretien des centrales nucléaires, aussi je renvoie à ce billet écrit il y a bientôt deux ans à l’occasion d’un « incident » nucléaire, qui conseille le livre d’Elisabeth Fillol La Centrale.

Comme je sais qu’un certain nombre d’entre vous ont la ferme intention de devenir vétérinaire, et afin que vous puissiez continuer à rêver un peu avant de vous rendre compte que la majorité des vétos finissent comme certificateurs de carcasses dans les abattoirs, je vous incite à lire les aventures d’une vétérinaire (c’est le sous-titre de l’ouvrage), Florence Ollivet-Courtois intitué Un éléphant dans ma salle d’attente (éditions Belin). L’autrice est une vétérinaire spécialisée dans les animaux sauvages, et elle raconte quelques unes des interventions cocasses et souvent drôles qu’elle a eu à effectuer pour le compte du Museum National d’Histoire Naturelle ou de divers zoos ou cirques. Qui croirait qu’anesthésier un éléphant ou une girafe nécessite autant de précaution ? Pour celles et ceux qui connaissent les lieux, Florence Ollivet-Courtois est la personne qui a été chargée d’euthanasier Siam, le grand éléphant qu’on peut voir naturalisé dans la grande galerie du Museum au Jardin des Plantes.

Toujours dans la thématique des animaux, le livre de Chris Herzfeld, Wattana, un orang-outan à Paris (édité chez Payot), raconte la vie d’une femelle orang-otan qu’elle a pu suivre en particulier lorsqu’elle était captive à la ménagerie du Jardin des Plantes. Le livre, cependant, est bien davantage que cela. Il est l’occasion de se poser des questions sur les rapports entre les grands singes tels que les orang-outan et les hommes dont ils sont finalement si proches, ainsi que l’adaptation nécessaire dont doivent faire preuve ces captifs pour survivre dans notre monde. C’est d’autant plus dérangeant que, manifestement, l’intelligence de ces primates est énormément plus grande que ce qu’on en pense généralement ; de ce point de vue leur absence de parole les dessert terriblement. Ils ne disent rien, mais ils n’en pensent pas moins. Sur la page internet de l’éditeur consacrée à ce livre (voir le lien ci-dessus), on peut voir Wattana réaliser un noeud, activité à laquelle elle excelle.

Quelques livres sur le loup pour le mois de mai 26 mai 2013

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J’ai une certaine sympathie pour le loup, dont je conviens qu’elle est d’autant plus facile à avoir qu’on n’en rencontre pas tous les jours. Cela dit, le mythe du loup mangeur d’homme et fauve incompatible avec la civilisation est malmené ces temps-ci. Cela fait bientôt 100 ans que le loup a été éradiqué de France, avant de revenir récemment d’Italie, pays dont il n’a jamais complètement disparu, sans pour autant que l’élevage se soit révélé impossible. Les éleveurs des Apennins se sont toujours accommodés de sa présence, parce qu’ils ont choisi non pas de réclamer à cor et à cri son élimination, mais parce qu’ils ont pris sa présence en considération et adapté leurs pratiques, y compris en termes d’assurance. Le rôle du loup et des grands carnivores en général n’est plus à démontrer. Ainsi, le loup a-t-il été réintroduit dans plusieurs parcs naturels de Etats-Unis, par exemple celui de Yellowstone, pour réguler les troupeaux d’herbivores qui proliféraient de façon anarchique. Notons enfin que les sources historiques qui montrent de façon indubitable qu’un homme a été attaqué et tué par un loup sont rarissimes voire nulles. En fait, on est bien en peine d’exhiber un seul document fiable relatant un tel fait ! De toutes façons, ces histoires datent toutes ou presque du 17è siècle, connu pour son climat particulièrement rude (c’est le « petit âge glaciaire » durant lequel le vin gelait jusque dans le verre du Roi à Versailles), et durant lequel les loups autant que les hommes crevaient la dalle. La situation en France aujourd’hui n’est en rien comparable.

Le loup est, du fait du hasard de mes lectures, également l’occasion de faire de la publicité pour des éditeurs que j’apprécie, parce qu’ils continuent à publier des livres dont le succès est aléatoire, mais dont l’intérêt est manifeste.

Belin édite ainsi des monographies à destination du grand public consacrée chacune à un animal particulier (mammifère ou oiseau). Le Loup, écrit par Vincent Vignon qui spécialiste de la question, est un excellent ouvrage qui montre tout à la fois le comportement de cet animal et les relations qu’il entretient actuellement avec l’homme en France ou dans les pays voisins. Il montre également ce que signifie étudier un animal sauvage et farouche, avec les brèves rencontres, les affuts interminables, etc, bref tout ce qui parait inconcevable à mon impatience légendaire. Les livres de cette collection (collection Approche) sont très sérieux, avec chiffres, faits, dates, références bibliographiques récentes.

Le Loup hurle-t-il à la Lune, édité dans la collections Clés pour comprendre des éditions Quae, est plus général, puisqu’il répond à près de 200 questions sur les carnivores en général. J’avoue que je ne m’étais jamais posé certaines d’entre elles, par exemple : « Y a-t-il une réelle dépendance des blaireaux à l’égard des lombrics ? » (ah ? la question se posait ?) ou « Qu’est-ce qu’un binturong ? » (mais là c’est parce que je SAIS déjà ce qu’est un binturong, même qu’on peut en voir un à la ménagerie du Jardin des Plantes si du moins cela n’a pas changé).
J’insiste sur la qualité des livres édités par Quae, maison d’édition du CIRAD, de l’IFREMER, de l’INRA et de l’IRSTEA : mise en page impeccable, illustrations de qualité, texte intéressant. C’est l’exemple même de la supériorité du livre papier sur le livre électronique. Un plaisir.

Enfin, je ne peux que vous recommander chaudement la lecture de l’extraordinaire récit de Pierre Jouventin, Kamala, une louve dans ma famille, édité chez Flammarion. Commençons par préciser qu’apparemment le livre n’est plus en rupture de stock, ce qui vous permettra de l’acquérir pour la très raisonnable somme de 21 euros, bien loin des 120 voire 315 euros que j’ai vus demandés par des vendeurs d’occasion lorsque le livre était épuisé.
Pierre Jouventin n’est pas n’importe qui, puisqu’il a été directeur d’un laboratoire d’éthologie du CNRS, a fait de nombreuses campagnes d’études sur les singes dans la forêt tropicale africaine et sur les manchots en Terre Adélie, et qu’il est à l’origine de la création de la réserve marine des Terres Antarctiques et Australes Françaises, sises autour des îles françaises de l’Océan Indien (Saint-Paul, Amsterdam, les Iles Crozet, l’archipel des Kerguelen). Ajoutons qu’il est le découvreur de plusieurs espèces de vertébrés inconnues jusqu’alors, ce qui n’est quand même pas très courant aujourd’hui (découvrir des nouvelles espèces d’insectes ou de vers, c’est encore facile aujourd’hui, il suffit d’aller ratisser un metre carré de forêt tropicale, mais des oiseaux ou des mammifères encore inconnus, c’est rare). Bref, un grand monsieur.
Dans les années 60, Pierre Jouventin, dans l’enthousiasme de la jeunesse et avant que la loi n’interdise formellement l’adoption d’animaux sauvage, a décidé d’adopter une louve nouvelle née au zoo de Montpellier et destinée à l’euthanasie, et de l’élever avec sa femme et son fils dans leur appartement de trois pièces du centre de Montpellier. Au-delà de l’histoire en elle-même, c’est l’analyse de l’éthologue (un éthologue étudie le comportement des animaux, pour les hommes on dit plutôt sociologue ou psychologue ou psychiatre quand ça commence à aller mal) qui est intéressante. Comment une louve peut-elle s’intégrer dans une famille humaine. Eh bien en fait, très bien : une famille, c’est l’équivalent humain d’une meute. Le comportement de Kamala, la louve de Pierre Jouventin, l’amène à conclure qu’un loup est un animal nettement plus policé et altruiste qu’un homme, plein de savoir vivre et prêt à payer de sa personne pour sauver les autres membres de la meute. Bref, il n’y a aucun doute à avoir : le loup est l’animal le plus proche de l’homme ! Fascinant.
Notons que Pierre Jouventin ne cache nullement le danger qu’il y a à élever un animal sauvage comme un loup, et qu’il n’encourage nullement la chose. D’ailleurs, et comme il le rappelle, la loi française interdit dorénavant la détention ou le prélèvement de tout animal non domestique, en particulier s’il fait partie de la liste des espèces protégées. Rappelons que c’est le cas du loup, auquel un site gouvernemental est dédié ici.

Le roman du mois de janvier 12 février 2013

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Le mois de janvier est déjà fini depuis belle lurette, mais tant pis. Je vous propose ce mois-ci un livre épatant quoique pas rigolo du tout, mais alors pas du tout. Il ne s’agit pas d’une autobiographie au sens strict, mais d’une fiction basée sur le récit de sa vie qu’un soudanais réfugié aux Etats-Unis a fait à un écrivain américain, Dave Eggers. Ce Soudanais fait partie de la communauté chrétienne qui vit au sud du Soudan, et qui s’est trouvée prise dans la guerre civile qui a opposé le pouvoir central aux mains de Musulmans extrémistes à la rébellion chrétienne tout aussi peu civilisée, et qui a aboutit a une autonomie relative du sud Soudan vis-à-vis du nord. Cette guerre civile a été suivie, plus récemment, de la guerre au Darfour, et est loin d’être totalement terminée, puisque le sud Soudan est riche en pétrole.

Le protagoniste du récit, Achak, s’est enfuit de son village lors d’une razzia opérée par des miliciens du nord du pays, manipulés par le pouvoir central. Ces miliciens avaient un double but : emmener des femmes et des enfants en esclavage (si, si, ça existe encore) et récupérer les paturages pour leur propre bétail. Achak est donc parti seul, en laissant pour morts ses parents et ses frères et soeurs (ses parents ont en fait survécus). Il s’est joint à un groupe d’enfants fuyant comme lui vers le sud et une hypothétique terre d’accueil. Ce qu’il a vécu est inimaginable, surtout à notre époque. Lorsqu’il raconte que les lions venaient se servir dans la file des enfants sous-nourris et tenant à peine debout, ou que celui qui nageait à côté de lui en traversant un fleuve a été mangé par un crocodile, on croit rêver. Absolument pas larmoyant ni pathétique, ce livre raconte le quotidien d’un orphelin dans les camps de réfugiés, en Ethiopie puis au Kénya, la survie grâce aux combines et aux bidouilles, l’absence d’avenir, les filles mariées contre argent, l’espoir d’être accueilli aux Etats-Unis, et une certaine désillusion une fois arrivé là-bas.

C’est un livre très bien écrit, très intéressant. Il met du concret sur ce qui reste assez totalement abstrait malgré les fugaces images qu’on peut en avoir : c’est quoi la vie dans un camp de 100 000 réfugiés ? Passionnant, mais pas drôle du tout.

Le grand Quoi, de Dave Eggers, disponible chez Gallimard en collection folio.

L’essai du mois de décembre 1 décembre 2012

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Retour à l’histoire ce mois-ci, avec un court essai de Georges Duby, Le dimanche de Bouvines, disponible en format poche dans la collection folio histoire.
A Bouvine, le 27 juillet 1214, Le roi de France Philippe Auguste remporte une victoire éclatante sur l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, Othon, et ses alliés. Cet événement est l’une des dates marquantes de l’histoire de France, puisqu’elle a affermi de façon considérable le prestige et le pouvoir des Capétiens, au point de faire d’eux et jusqu’à la mort de Philippe le Bel cent ans plus tard, les souverains les plus puissants d’Europe.
Georges Duby, ancien professeur au Collège de France, est un des grands historiens de la période médiévale. Dans cet ouvrage, l’événement (la bataille de Bouvines) et le contexte historique sont intimement liés l’un à l’autre. En cela, Duby, comme d’autres historiens de sa génération, se démarque de la description de l’histoire par le petit bout de la lorgnette (l’histoire vue comme une suite de faits dissociés les uns des autres) autant que de la vision de l’histoire totalement globale dans laquelle les événements ponctuels sont considérés comme n’ayant pas d’importance fondamentale (une vision un peu marxiste de l’histoire en somme).

Pour commencer, Duby décrit avec minutie les sources sûres ou moins sûres qui nous renseignent sur l’événement: qui était là? avec quel armement? et reproduit le témoignage de Guillaume Le Breton, qui était présent à la bataille. On comprend tout le problème de l’historien de retrouver la réalité d’un événement dans le fatras des sources souvent lacunaires, et dont la plupart ne relatent pas les faits de façon objective (si même cela était possible) mais dans un but clairement hagiographique (du côté Français, toutes les sources concordent : cet événement est le signe de la suprématie du Roi de France).
Dans une seconde partie, il fait un commentaire d’historien moderne, c’est-à-dire de façon dépassionnée par rapport à l’événement. Pour cela, il commence par replacer la bataille dans le contexte de l’époque : qu’est-ce que faire la guerre au Moyen-Age ? selon quelles règles ? que se passe-t-il lors d’une bataille ? et que signifie la gagner ? quelles en sont les conséquences politiques et surtout financières ? En fait, la bataille est un fait rare, surtout lorsque deux souverains y participent. La plupart du temps, la guerre se fait sans combat, à coup d’intimidation et de palabres. Et lorsque la bataille est inévitable, c’est surtout la piétaille qui s’entretue, les nobles combattent comme au tournoi, avec pour but principal de faire des prisonniers parmi les nobles ennemis. En effet, gagner une bataille est avant tout une affaire de gros sous : les prisonniers sont échangés contre rançon. A Bouvines, des centaines de chevaliers se sont affrontés, mais les morts parmi eux se comptent sur les doigts d’une main ! En revanche, les nombreux prisonniers faits par l’armée du Roi de France a rapporté à celui-ci et à ses vassaux des sommes considérables, faisant de Philippe Auguste à la fin de son règne, puis de ses successeurs des rois riches et donc puissants.
Enfin, le dernière partie est consacrée à ce que la suite de l’histoire a fait de cette bataille. L’école de la République (la IIIè pour commencer) a fait de cet événement un fait marquant de l’histoire de France ; c’est une victoire éclatante contre l’ennemi de toujours, les Allemands. En 1914, il a été fêté en grande pompe le 700è anniversaire de Bouvines, cela allait bien dans le contexte.

Ce livre est passionnant à plus d’un titre, car il met montre bien à quel point notre vision du Moyen-Age (je veux dire celle qu’ont les non historiens tels que moi) est totalement biaisée et déformée par la façon dont l’histoire est racontée aux enfants.

Le roman du mois de novembre 14 novembre 2012

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Une fois n’est pas coutume, je propose aux esprits fatigués en ce début d’hiver, un livre facile dont tout le monde parle (ou a parlé dans un passé récent). Il serait d’ailleurs plus exact de dire que tout le monde a parlé du film qui en a été tiré, et que je n’ai d’ailleurs pas vu. Comme j’apprécie de joindre l’utile à l’agréable, je vous conseille évidemment de le lire en version originale qui, heureusement pour vous, n’est pas en Ouzbeck mais en Anglais.

Bref, je vous recommande de lire The Hunger Games Trilogy, dont les trois volets sont The Hunger Games, Catching Fire et Mockingjay, le tout écrit par Suzanne Collins dans un Anglais à la portée de n’importe quel débutant, et édité chez Scholastic pour la modique somme de 7,99 livres sterling (il faut donc se dépêcher de l’acheter avant que l’euro ne vaille plus rien du tout). Attention, il faut aller tout en bas de la page web pour trouver l’édition originale du livre ; en haut, vous pouvez vous faire vendre divers produits dérivés, y compris les anecdotes sur le tournage du film, on se demande qui ça peut bien intéresser ce genre de trucs.

A dire vrai, vous pouvez vous limiter aux deux premiers tomes, qui sont les seuls qui tiennent la route, le premier étant le meilleur des deux.

The Hunger Games, pour ceux qui ont été insensibles aux bandes annonces auxquelles même moi je n’ai pas réussi à échapper, se situe dans notre monde à une époque future, dans laquelle une partie des Etats Unis sont devenu une dictature connue sous le nom de Panem (les latinistes se réveillent !). Panem est divisé en 12 districts séparés les uns des autres par des forêts sauvages et inhospitalières, et entre lesquels les habitants ne sont pas autorisés à voyager. Le seul contact entre eux se fait pas le biais de la télévision, dont le but est d’anesthésier les esprits. Afin de maintenir une efficace pression sur les habitants, des jeux sont organisés chaque année, mettant aux prises un garçon et une fille tiré au sort dans chaque district, dans une arène gigantesque et recelant de multiples pièges, dont le but est de trucider tous les autres pour gagner, le tout sous l’oeil des caméras qui retransmette le spectacle complet à la télé. Le récit est particulièrement efficace pour deux raisons. D’abord, l’intrigue est resserrée autour de quelques personnages crédibles et bien plantés, psychologiquement complexes et en tout point humains. D’autre part, le monde décrit est lui aussi crédible: téléréalité et jeux du cirque sanguinaires. On a déjà vu de tels jeux par le passé et la téléréalité la plus abjecte, ma foi, c’est le lot des malheureux possesseurs d’un téléviseur (et en plus, ils paient 125 euros par an pour ça !). Enfin, toute l’intrigue tourne autour d’une action unique: la préparation et le déroulement des jeux. Bref, unité de temps, de lieu et d’action, les grammairiens du 17è siècle avaient déjà clairement énoncé ces règles efficaces. Le résultat est à la hauteur : c’est carrément flippant car c’est carrément crédible ! Sans compter qu’il y a la petite histoire d’amour pour les coeurs tendres et que le suspens est complet jusqu’au bout. Bref, une réussite inattendue pour un livre qui a donné lieu à un film à grand spectacle.

Le second tome a les mêmes qualités que le premier, même si l’effet de surprise est passé. Il relate ce qui se passe après les jeux. Les vainqueurs, sous l’oeil suspicieux et malveillant des autorités, doivent jouer leur rôle de star auprès du peuple. C’est une méthode bien connue : pour endormir les esprits, montrez leur des vedettes, surtout s’il s’agit d’un couple de jeunes et beaux amoureux. C’est une heureuse surprise que l’auteur ait réussi à écrire une deuxième séquence de jeux sans retomber dans la répétition et en maintenant un suspens quasi intact.

Malheureusement, le troisième tome n’est pas à la hauteur. La faute est claire : plus d’unité de lieu, plus d’unité d’action, plus d’imagination. La rébellion se lève, opportunément soutenue par un 13è district insoumis et puissamment armé, qui semble sortir de nulle part. Les batailles sont décrites à la va-vite, sans aucune crédibilité, la capitale de Panem est prise d’assaut en deux temps trois mouvements, à tel point qu’on s’étonne que ça n’ait pas pu arriver avant. Bref, c’est du grand guignol. A ce propos, il me semble que l’auteur se soit inspiré (pour ne pas dire ait plagié) au moins deux livres pour décrire cette bataille finale. La ville parsemée de pièges destinés à arrêter les assaillants, ça a déjà été fait, magistralement, par Robert Silverberg dans son excellent L’Homme dans le labyrinthe, et la prise d’une ville par une armée rebelle, c’est également déjà fait dans un esprit proche dans un assez mauvais livre de Raymond Feist nommé Silverthorn (à dire vrai, c’est le moins mauvais des 4 tomes de cette oubliable série). Je vous le dit d’emblée : la rébellion gagne, inutile de tout vous farcir. A la limite, contentez-vous du dernier chapitre pour savoir qui, de ses deux prétendants, l’héroine finit par choisir. C’est vrai, quoi, en fait, c’est la seule chose qu’on veut savoir dans ce dernier tome.

De la lecture 31 mars 2012

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Je vais essayer de faire revivre la chronique lecture de ce blog. Ce n’est pas mauvaise volonté de ma part, mais tous ceux qui ont ou ont eu des enfants en bas âge me comprendront et me pardonneront.

Bref, j’ai ouï dire que certaine damoiselle de 2è année avait posé des questions sur l’ornithorynque, sympathique animal pas de chez nous, mais dont vous pouvez admirer un specimen naturalisé au fond de la salle 209.
En fait, il existe un excellent petit opuscule sur cette bestiole, dont je vous recommande la lecture : Journal intime d’un ornithorynque, publié par le CIRAD dans la collection Savoirs partagés. Qui plus est, et sauf si cela a changé depuis que je l’ai reçu, il suffit de demander pour l’avoir, et c’est gratuit !

Je me doute bien que, à l’approche des concours, vous êtes un peu fatigués, et d’ailleurs que même ceux qui ne passent pas de concours sont fatigués aussi. Je peux faire un effort et vous suggérer une lecture qui ne suscite pas trop l’intellect mais qui cause d’ornithorynque quand même, et aussi de koala, de wombat, d’echidné et de phalanger (vous voyez que ça a beau ne pas être trop neuronal, je parie que vous ne connaissez même pas la moitié des animaux dont je vous cause présentement). Il s’agit des aventures de Toto l’ornithorynque (pour autant que je sache, 7 tomes parus), le héros, goinfre (uniquement de vers de vase et de crevettes) mais courageux et loyal. Bon, vous pourrez dire que c’est pour votre petit frère ou votre petite soeur que vous empruntez ça à la bibiothèque.

L’essai du mois de décembre 18 décembre 2011

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Pour votre petit Noël, et histoire de joindre l’utile à l’agréable, vous pouvez commander au Père Noël un petit ouvrage intitulé La Terre avant les dinosaures de Sébastien Steyer, aux éditions Belin.

Ce livre porte sur les connaissances que nous avons sur le clade des tétrapodes, les animaux à 4 pattes, dont nous faisons partie au même titre que les dinosaures, qui sont apparus bien avant ces derniers il y environ 370 millions d’années.

J’ai trouvé ce livre intéressant à plus d’un titre. D’abord, il explique bien la démarche du paléontologue qui, à partir de fossiles, réussi à effectuer un classement par famille et un classement chronologique des différents animaux qui ont existé, sans oublier de souligner les incertitudes soulevées par les cas bizarres et les cas tordus.
Ensuite, il y a un certain humour dans la narration, ce qui évite la pédanterie qui menace souvent ce genre d’ouvrage. Très bien illustré, avec des références rigolotes et inattendues (par exemple à la Créature du Lagon noir, un film qui m’avait terrorisé quand j’étais môme). En outre, les illustrations sont superbes, avec des machins pas croyables qui se boulottent allègrement.
Enfin, je ne peux pas m’empêcher d’admirer les chercheurs qui trouvent assez de foi dans leur travail pour imaginer l’allure d’une sorte de crocodile préhistorique de 8 mètres de long, à partir d’un fragment de machoire de 2 cm.

Très plaisant et très instructif. Un très bon livre d’une très bonne maison d’édition.

 

L’essai du mois d’octobre 8 octobre 2011

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Pendant qu’on est dans les camps de travail, je vais vous parler de l’essai très intéressant de Christopher Browning, intitulé A l’intérieur d’un camp de travail nazi, et paru aux Belles Lettres.

Christopher Browning est un spécialiste de la Shoah, élève de Raul Hilberg, auteur de ce qui reste une référence incontournable sur le sujet : La destruction des Juifs d’Europe, un travail d’une ampleur exceptionnelle sur tous les aspects, connus et moins connus, de l’anéantissement des Juifs par les Nazis.

Le point de départ de ce livre est l’acquittement en 1972 par un tribunal allemand d’un certain Becker, responsable de la police allemande dans un petite ville polonaise du nom de Starachowice, au motif que les témoignages des survivants ne sont pas fiables. Browning s’est alors demandé comment un historien pouvait dégager des certitudes sur un ensemble d’événements uniquement à partir du témoignage des acteurs de ces événements, et donc sans recours à des documents d’archives. Il a donc épluché les résultats des interrogatoires qu’on mené les enquêteurs allemands auprès des survivants, a lui-même interrogé des survivants, et a reconstitué l’histoire de la communauté juive de Starachowice.

Son livre est un modèle du genre. Browning met en lumière comment les témoignages des survivants, au fil du temps, sont d’un certain côté de plus en plus précis (à mesure que le temps passe, c’est plus facile de parler de certaines choses, par exemple des viols), mais aussi de plus en plus pollués par les images de la Shoah véhiculées par les films et les documentaires de plus en plus nombreux (des survivants se rappellent par exemple avoir subi l’épreuve de la sélection sur la rampe à leur arrivée à Auschwitz, une image incontournable lorsqu’on parle de ce camp, alors qu’il est certain que, pour le convoi venu de Starachowice, cette sélection n’a pas eu lieu).

Il est relativement facile de reconstituer l’histoire de cette communauté juive, parce qu’elle a eu la « chance » (si on peut dire) de vivre dans une ville où était sise une usine de munitions très importante pour l’approvisionnement de l’armée allemande. Du coup, beaucoup d’entre eux n’ont pas été déportés vers les camps de la mort, mais ont été réduits en esclavage et utilisé dans l’usine.

Tous les aspects de la vie de ces hommes et femmes est évoquée au travers des témoignages : la mise en place puis la liquidation du ghettos, comment tous n’avaient qu’un objectif : obtenir un certificat de travail dans l’usine de munition, l’organisation du camp de travail, le comportement des différents chefs successifs du camp, comment les Allemands divisaient les prisonniers pour mieux rêgner, les évasions, les relations avec les Polonais non juifs, et le déplacement final vers les camps plus à l’ouest lors de l’avancée de l’Armée rouge.

Un excellent livre, et pas le seul à recommander de cet historien méticuleux et facile à lire.

Le roman du mois d’octobre 8 octobre 2011

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Je ne sais pas si mes élèves lisent mes « chroniques » littéraires, mais je sais de source sûre qu’au moins un parent d’élève le fait. Je me sens donc dans l’obligation de poursuivre avec un presque roman mais pas tout à fait, ou plutôt un récit romancé d’une aventure parfaitement vraie.

A la fin de la deuxième guerre mondiale, un certain nombre de soldats allemands capturés par l’armée soviétique ont été déportés en Sibérie dans des camps de travail, usuellement après avoir signé divers aveux selon une pratique particulièrement bien au point à l’époque stalinienne. Après son retour en Allemagne, un de ces soldats a livré le récit de sa déportation en Sibérie au journaliste, Joseph Martin Bauer. Celui-ci en a fait un récit romancé, paru en Français sous le titre Aussi loin que mes pas me portent, paru dans l’excellente collection libretto de chez Phébus.

Le soldat en question, désigné sous le nom de Forell (il n’a pas voulu que son vrai nom apparaisse), a donc été déporté de Moscou jusqu’au cap oriental. C’est où ? Eh bien très exactement à l’autre bout de l’Union Soviétique : c’est la côte ouest du détroit de Bering, en face de l’Alaska. Le voyage s’est fait en train jusqu’à Tchita (un peu au-delà du lac Baïkal), puis en traineau, puis à pieds en plein hiver. Durée : 1 an et beaucoup de morts en route.
Le camp est une mine de plomb : quelques baraques et 8 galeries creusées dans la montagne (par des déportés précédents), composées d’un étroit boyau menant à une vaste salle d’où partent les galeries de la mine proprement dite. Les prisonniers logent dans la vaste salle, ce qui permet de ne les faire garder que par un seul homme, posté à l’entrée du boyau. Les conditions de travail sont très dures, le climat très rude (on est sur le cercle polaire arctique), les prisonniers sont enfermés des semaines d’affilée dans leur trou, et surtout ils manipulent du minerai de plomb, très toxique, et il est évident qu’aucun ne pourra survivre à leur peine qui est de 25 ans. Ce n’est cependant pas un camp d’extermination. Les gardiens sont globalement des bons bougres et nullement des bourreaux sadiques. C’est juste qu’une mine de plomb est en soi mortifère, et que, comme partout ailleurs en Union Soviétique au sortir de la guerre, on ne crevait pas sous l’abondance de nourriture.

Là où l’histoire change franchement de cours, c’est lorsque le médecin du camp, qui est aussi un prisonnier de guerre allemand, mais qui, du fait de sa fonction, ne travaille pas dans la mine et a une certaine liberté de mouvement, diagnostique qu’il a un cancer du colon, incurable, et qu’il n’en a que pour quelques mois à vivre. Or, il avait patiemment rassemblé tout un équipement en vue de son évasion. Il choisit alors le prisonnier qui lui parait le plus à même de mener à bien une évasion : le plus costaud et le plus déterminé (il a déjà tenté de s’évader mais a été repris au bout de 3 jours), et à  l’occasion du passage de celui-ci à l’infirmerie, il l’équipe et organise son évasion.

On se souvient bien : on est sur le cercle polaire arctique et au plus loin du plus loin qu’on puisse atteindre en Sibérie. Le plus court chemin vers l’évasion est évidemment de traverser le détroit de Bering et d’arriver en Alaska. Mais cette voie n’est pas envisageable : un prisonnier l’a déjà empruntée, et les Américains l’ont remis aux Soviétiques (oui, dans les années 40, l’ennemi des Américains, ce n’était pas les Soviétiques mais les Allemands). Forell part donc pas voie de terre en plein hiver (c’est bien plus facile de se déplacer en Sibérie en hiver quand tout est gelé, y compris les marécages et les fleuves), dans un périple qui va durer plus de deux ans, et qui le conduira finalement à traverser la frontière entre l’Azerbaidjan et l’Iran, alors contrôlée par les Britanniques.

Ce qui lui arrive est tout bonnement incroyable. Il commence par tomber dans un fleuve glacé et manque de mourir, est caché par des éleveurs de rennes, voyage avec d’autres prisonniers évadés d’une mine d’or, manque de mourir tué par l’un d’entre eux pour une sombre histoire de pépite d’or, est sauvé in extremis d’une meute de loup par d’autres éleveurs de rennes, se fait passer pour un déporté balte récemment libéré et sur le chemin du retour, manque de se faire tuer à la frontière mongole, etc etc. Les aventures de Forell sont tout simplement inimaginables de hasard, de souffrance, de désespoir, mais on se demande quand même s’il ne finit pas par aimer d’une certaine façon la Sibérie.

Un roman d’aventures marquant, qu’il est impossible de lâcher, bien plus palpitant que bien des romans d’aventures abracadabrantes et inventées de toutes pièces.

L’essai et le roman du mois de juin 19 juin 2011

Posted by NiCl2 in livres.
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Je profite des quelques jours de tranquillité qui me restent avant l’irruption du Spectre des Nuits Courtes pour reprendre la trop longtemps interrompue chronique littéraire (j’ai des excuses : les grossesses fatiguent beaucoup les papas).

Je vous propose donc, puisque vous allez avoir plein de temps, un gros essai accompagné d’un court roman, tous les deux sur le thème de Byzance.

L’essai est écrit non pas par un historien, mais par un spécialiste de stratégie et de géopolitique, du nom de Edward Luttwak : La grande stratégie de l’Empire Byzantin, publié chez Odile Jacob. L’empire Byzantin, issu de la partition de l’Empire Romain en 395 à la mort de l’empereur Theodose, a survécu jusqu’en 1453, c’est-à-dire près de 1000 ans de plus que l’Empire Romain d’Occident (disparu en 476). Or, la situation stratégique de l’Empire Byzantin était nettement plus défavorable que celle de l’Empire Romain d’Occident, du fait de sa forme (un croissant autour de la Méditerranée, allant de la Grèce à la Libye) et de la très grande longueur de ses interminables frontières : au nord le long du Danube avec les menaces permanentes des peuples semi-nomades dont les Huns sont les plus célèbres, à l’Est en Mésopotamie avec l’ennemi héréditaire qu’était l’empire perse des Sassanides, et au sud plus tard celle d’où viendrait la menace Arabe.
Luttwak ne fait donc pas l’histoire de l’Empire Byzantin (c’est d’ailleurs parfois un peu frustrant quand on la connait mal, car il ne prend pas la peine de refaire ne serait-ce qu’une chronologie sommaire des principaux événéments avec des cartes circonstanciées), mais il élabore une théorie très convaincante expliquant la longévité de cet empire si fragile : c’est une stratégie élaborée sur le long terme qui a permis la survivance de l’empire. En effet, très tôt, les Byzantins ont choisi de rompre avec la politique de la force brute menée usuellement par les Romains, pour préférer la politique de la diplomatie subtile : recherche d’alliances stratégiques, espionnage à grande échelle, retournement de ses ennemis les uns contre les autres, adaptation des forces armées aux menaces nouvelles, achat sans vergogne de la paix à coup de lingots d’or, etc.
Ce livre est passionnant parce qu’il permet de comprendre que les événéments historiques ne surviennent pas mystérieusement, mais ont des causes très concrètes voire terre à terre. Un seul exemple, celui de l’avancée inéluctable des Huns, qui m’a toujours paru un mystère absolu. Or, c’est tout simplement la conséquence du fait que les Huns sont arrivés avec un arme d’une efficacité inégalée en Occident, l’arc composite réflexe, qui était d’une puissance de tir telle qu’il permettait de transpercer les boucliers romains tout en restant hors de portée des arcs romains. Ajouté à une cavalerie hors pair, cette arme rendait les Huns littéralement invincibles. De même, et contrairement à la théorie d’une école historique qui est maintenant un peu dépassée, Luttwak montre que les victoires et les défaites sont aussi la conséquence de choix tactiques bien humains : l’orgueil d’un général qui l’entraine à une manoeuvre désastreuse ou au contraire son habilité ou sa hardiesse qui le mène à la victoire.
Bref, c’est un livre qui ne se présente pas comme un livre d’histoire, mais qui en est un complément captivant. Un seul regret : comme tous les livres écrits par des Américains, il est fouilli et le plan laisse à désirer, si bien qu’on a parfois l’impression d’un manque de structuration.

Le roman est beaucoup plus léger, tant par le volume que par le contenu, et je ne l’ai choisi que pour son intrigue byzantine. Il s’agit de Les temps parallèles de Robert Silverberg, prolifique auteur de science-fiction et incontestablement l’un de ceux qui ont lancé le plus d’idées originales maintes fois copiées par d’autres. Cet ouvrage est loin d’être son meilleur, on peut même dire que c’est de la SF certes assez bien ficelée mais qui ne mérite pas qu’on s’y attarde plus d’une soirée. Dans un futur pas si lointain, on propose aux touristes des voyages temporels dans divers lieux et à diverses époques. Le héros, spécialiste de l’histoire byzantine, devient accomagnateur de voyages dans l’Empire Byzantin. Il montre aux touristes les événements les plus marquants et (touristes débiles oblige) les plus people : le siège de Constantinople par les Bulgares, l’impératrice Théodora célèbre pour sa nymphomanie, l’inauguration de la basilique Sainte Sophie, etc. Tout se grippe lorsqu’il tombe amoureux d’une de ses lointaines ancêtres, fille d’une grande famille byzantine. L’intrigue est assez légère, mais Silverberg a cela de bon qu’il est soigneux dans la gestion des paradoxes temporels. Par exemple, à force d’envoyer des touristes voir les principaux événements, il finit par y avoir plus de touristes que d’autochtones autour de Sainte Sophie le jour de son inauguration, ce qui pose des problèmes aux organisateurs. Je parlerai un autre jour de livres un peu plus achevés et sérieux de Silverberg.

Encore un livre et sur une centrale nucléaire en perdition 19 avril 2011

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On n’en finit pas de parler d’une centrale nucléaire dont on a quasiment perdu le contrôle, et des retombées radioactives déjà effectives ou futures. Les deux derniers billets de Sylvestre Huet sur son blog sont très intéressants. Le premier traite de ce que représente un sievert, unité qui quantifie les doses radioactives auxquelles sont soumis les individus ; c’est très clair et cela remet en perspective les ordres de grandeur. Le second présente le plan de gestion de la centrale pour les années à venir, tel que proposé par l’opérateur Tepco.

Opérer dans une centrale nucléaire est évidemment une opération nécessitant de grandes précautions. En France, les ouvriers qui le font sont majoritairement des intérimaires qui enchainent CDD sur CDD dans les diverses centrales gérées par EDF. Une polémique est en cours sur la pertinence de confier des tâches aussi dangereuses à des personnels précaires. La Centrale est un court roman d’Elisabeth Filhol qui est pertinemment paru l’année dernière chez P.O.L., dont la narratrice est justement une de ces intérimaires. Sans être un chef d’oeuvre, c’est une excellente plongée dans ce monde très particulier.

Le roman du mois de mai 19 avril 2011

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Le livre du mois de mai est également d’actualité. Japon + nucléaire, ça fait tiltement penser au roman de Masuji Ibuse Pluie noire, paru en 1970 et édité dans la collection blanche chez Gallimard, autour dire chez le nec plus ultra de l’édition française. Le livre est également disponible en format poche, chez folio. Aucun lien n’est possible vers la page du livre sur le site de Gallimard, montrant par là qu’on peut éditer les meilleurs ouvrages et avoir un site internet pathétique.

Pluie noire se déroule en 1950 dans un village proche d’Hiroshima. Yasuko, une jeune fille ayant tout pour plaire, ne trouve pas à se marier parce qu’elle a été atteinte par la pluie noire, une averse d’eau mêlée de poussière fortement radioactive, qui est tombée sur Hiroshima peu après le bombardement atomique. L’oncle de Yasuko entreprend de montrer que Yasuko n’est en rien malade, et bien évidemment elle l’est.

Le livre est écrit avec une sobriété de ton en complet décalage avec la cruauté de la situation de Yasuko, à laquelle se mêlent des souvenirs de la guerre et des épreuves traversées par les soldats japonais.

A mon avis, le film qui en a été tiré est encore meilleur que le livre. Mis en scène par Shohei Imamura, il est d’une intensité dramatique encore plus forte en raison de la présence d’un personnage supplémentaire: un jeune homme habité par ses souvenirs de guerre et à moitié fou, amoureux sans espoir de Yasuko. Peu prolifique, Imamura a tourné 4 films en 15 ans (1983 à 1998), mais 4 excellents films, dont deux ont reçu la palme d’or à Cannes : La Ballade de Narayama, Pluie noire, L’Anguille et Kanzo Sensei, dont je ne peux que vous recommander le visionnage. Mis à part le premier, ces films sont tout à la fois intenses, pudique et jamais dénué d’un humour solide mais très fin (les allusions au lapin fou d’Alice au Pays des merveilles dans Kanzo Sensei sont excellentes).

Le roman du mois d’avril 18 avril 2011

Posted by NiCl2 in livres.
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La petite île italienne de Lampedusa est à la mode dans les media ces temps-ci.

Ca m’a fait penser à Giuseppe Tomasi, duc de Palma et prince de Lampedusa, auteur italien d’un unique mais magistral roman : Le Guépard (dans la langue de Dante : Il Gattopardo), édité au Seuil dans une nouvelle traduction, mais également disponible en collection de poche du Seuil. Tout dépend si vous préférez regarder, sur la couverture, le beau Burt Lancaster dans l’âge mûr ou la magnifique Claudia Cardinale à 20 ans.

Le héros du Guépard est le prince Salina, un vieil aristocrate sicilien dont les armes sont un guépard d’où le nom du roman, et vivant au milieu du 19è siècle. Le vieux monde, celui de la noblesse, de ses terres et de ses paysans en quasi servitude, est en train de s’effondrer. C’est, pour l’Italie, le temps de l’unification du pays par Garibaldi, et le début de la domination économique et politique par la bourgeoisie roturière. C’est le même phénomène qui s’est produit en France à la fin du 18è siècle et en Grande Bretagne encore un siècle plus tôt.

Le prince Salina est un noble jusqu’au bout des ongles : de grande culture, astronome et mathématicien amateur, un gentilhomme dans tous les sens du terme. Il méprise profondément la bourgeoisie qui peu à peu prend le pouvoir, constituée de nouveaux riches incultes et arrogants, bouffis d’argent et ne respectant pas les bonnes vieilles valeurs. Mais son neveu Tancrède, aristocrate ruiné, le convainc de se rallier aux garibaldiens, seule façon à ses yeux pour que l’aristocratie conserve ce qui lui reste de puissance, pour que « tout change pour que rien ne change » selon la formule magnifique qu’il emploie pour convaincre son oncle. Et Tancrède, joignant l’utile à l’agréable, épouse la magnifique fille du plus riche bourgeois du patelin.

Giuseppe Tomasi di Lampedusa a largement puisé dans ses propres souvenirs et dans son histoire familiale pour dresser le portrait du prince Salina, inspiré du propre grand-père de l’auteur. Cela donne un ton extrêmement juste au contexte du roman : la campagne sicilienne et ses paysans misérables, les centaines de pièces du palais familial, dont la plupart sont à l’abandon, la personnalité du prince enfin, dont on en peut en définitive qu’admirer la stature. L’antépénultième chapitre, sur la mort du Prince, constitue parmi les meilleures pages que j’ai jamais lues sur une agonie.

Et pour me faire pardonner de n’avoir pas assuré la chronique livre au mois de mars, je vous offre en prime le film éponyme : Le Guépard, de Luchino Visconti, avec dans le rôle du prince Salina Burt Lancaster dans un de ses meilleurs rôles (mais moins beau, je vous l’accorde que dans Les Tueurs, où il avait largement 20 ans de moins, sans compter qu’il y était le partenaire d’Ava Gardner dans la fleur de son âge, mais je m’égare), Alain Delon dans le rôle de Tancrède (Alain Delon jeune, je précise), et Claudia Cardinale renversante (madame Lapin va décidément me tirer les oreilles). Le film est, et c’est quand même suffisamment rare pour être noté, aussi bon que le livre. D’abord, la nature même de l’intrigue historico-politique est parfaitement respectée, l’ambiance sicilienne est criante de vérité, et la mise en scène est tout aussi magistrale que la structure du roman, culminant dans la scène du bal (durant environ 3/4 d’heure), culte chez nombre de cinéphiles. Le film a été très justement récompensé par la palme d’or à Cannes en 1963.